Hors-d’oeuvre #2

Hors d’œuvre c’est notre rubrique qui analyse comment l’art représente les pratiques alimentaires à travers le temps et les cultures. Chaque mois mois on décortique une oeuvre dont le sujet fait écho à un enjeu de l’alimentation durable ou à nos pratiques alimentaires contemporaines.

Ce mois-ci, l’oeuvre à l’honneur est cette photographie de Martin Parr : Postcards from America, State Fair (2013) – Milwaukee, Wisconsin.

Qu’est-ce qu’on voit sur cette photo ? 
Une personne qui tient dans une main trois gobelets empilés, dont celui du dessus contient un liquide de couleur jaune-brune. Il pourrait s’agir de bière ou de soda. Dans l’autre main la personne tient un contenant en carton dans lequel se trouve des boulettes frites qui pourraient s’apparenter à de la pomme de terre, et deux pots de sauce.
En arrière plan on aperçoit les pieds d’autres personnes et le sol bitumé. Cette scène laisse à penser qu’on se trouve dans un endroit public, que la personne en gros plan vient d’acheter cette nourriture et qu’elle va aller la déguster un peu plus loin, et pourquoi pas la partager (on espère, vu les deux sauces et toutes les serviettes !).

Mais alors, qu’est-ce que cette photo pose comme questions sur nos relations à la nourriture ? 

1. JUNKFOOD
On commence avec le sujet principal : la nourriture. Pas besoin d’un long discours pour comprendre que le combo junk food et boisson sucrée/alcool ne colle pas avec l’idée que l’on se fait d’un déjeuner équilibré. C’est aussi l’image de l’identité alimentaire que l’on a des Etats-Unis. Si on devait citer un plat américain, on penserait certainement aux hot-dogs, pizzas, bagels et autres burgers. Et c’est malheureusement un reflet des habitudes de consommation : d’après un rapport du Center for Disease Control and Prevention (CDC), entre 2013 et 2016, soit au moment de la prise de cette photo, plus d’un américain adulte sur trois a consommé un produit de fast-food par jour. La France n’est pas en reste car on constate que le chiffre d’affaire de la restauration rapide ne cesse d’augmenter. Par cette photo et toutes celles rassemblées dans l’ouvrage « Des goûts », Martin Parr nous montre sans filtre une réalité dénuée de jugement, celle de la place grandissante de la nourriture trop grasse, trop salée, trop sucrée et industrielle dans nos sociétés occidentales. Ce qui est le plus frappant, c’est d’observer à quel point les habitudes alimentaires peuvent être très contrastées au sein d’une même culture. Car face à la junk-food, c’est la vague de la « healthyfood » qui déferle depuis plusieurs années aux Etats-Unis comme en France et qui a pris une telle ampleur sur les réseaux sociaux qu’on culpabiliserait presque de manger un bon sandwich falafel de temps en temps.

2. DÉCHETS PLASTIQUES
Zoomons ensuite sur les trois gobelets empilés dans la main de l’homme sur la photo, pour parler de la consommation de plastique. L’essor de la restauration rapide a entraîné une production et une consommation croissante de la vaisselle à usage unique, au détriment de l’environnement. En France, il s’avère qu’on recycle en moyenne seulement 26% de nos déchets plastiques (dernier chiffre en date de 2016, rapport de Plastics Europe). Beaucoup se retrouvent dans les mers et les océans et nuisent aux écosystèmes marins, d’autres sont enfouis et nuisent à la santé des sols, et d’autres encore sont incinérés, créant ainsi de la pollution de l’air. Depuis le 1er janvier, quelques objets en plastique jetable sont désormais interdits à la vente dans notre pays (gobelets, assiettes, cotons-tiges). Cette mesure s’inscrit dans le cadre de la loi anti-gaspillage dont l’objectif est le zéro emballage plastique à l’horizon 2040. Depuis l’annonce, cet objectif est très débattu et beaucoup s’accordent à dire que cet horizon est trop éloigné au vu de l’urgence concernant le changement climatique. 

3. MISE EN SCÈNE VS RÉALITÉ
Enfin, observons l’esthétique de la nourriture que propose le style de Martin Parr. Aujourd’hui, à l’ère d’Instagram, la nourriture est devenu un objet sacralisé qui doit être beau, attirant, toujours mis en scène. Or, avec ses photos frontales prises au flash dans l’instant,  Martin Parr est à l’opposé de cet esthétisme. Il photographie le vrai, la réalité de la nourriture populaire, et ça fait du bien.
Cette réalité va complètement à l’encontre de l’image de nourriture que les marques nous vendent. Entre les publicités qui maquillent les aliments pour les rendre toujours plus appétissants, ou encore les photos sur les emballages de plats préparés qui ne correspondent pas à la réalité une fois le couvercle ouvert (on connaît tous ce terrible moment de déception), on vit dans une société qui ne laisse aucune place au désordre et qui impose des standards de beauté jusque dans nos assiettes. Alors merci à la sauce qui coule sur cette photo, qui suggère l’imperfection et démontre l’absurdité du culte de l’image parfaite.

Hors d'œuvre #1

Hors d’œuvre c’est une nouvelle rubrique qui analyse comment l’art représente les pratiques alimentaires à travers le temps et les cultures. Chaque mois mois on décortique une oeuvre dont le sujet fait écho à un enjeu de l’alimentation durable ou à nos pratiques alimentaires contemporaines.

Pour ce premier article on analyse le célèbre tableau de Johannes Vermeer : La laitière, peint en 1658 et exposé au Rijksmuseum à Amsterdam. Ce que nous raconte cette oeuvre c’est que cuisiner les restes, ça date pas d’hier !

Un peu d’histoire..
Ce tableau est ce qu’on appelle une scène de genre, un style qui apparaît à la fin du Moyen-Âge et qui attire les bourgeois Hollandais qui s’intéressent peu à peu à d’autres sujets que la peinture religieuse. Vermeer représente avec minutie et réalité le travail quotidien, un sujet universel, et c’est ce qui fait de ce tableau une oeuvre acclamée et reconnue.

🚨Anecdote
Contrairement à la croyance commune dû en partie à une célèbre marque de yaourts, la femme de ce tableau est une domestique. D’ailleurs, lorsqu’il fut peint, ce tableau avait pour titre « une servante versant du lait ».

👁Décryptage
Cette scène de genre se passe dans une cuisine, dont le décor dépouillé contraste avec la profusion d’éléments sur la table qui constituent en eux-mêmes une nature morte. Toute l’attention du spectateur est posée sur la figure principale, la domestique qui est en train de préparer à manger.
🥖 🥛 Pensive, la domestique prépare un plat à base de lait et de morceaux de pain qui sont peut-être les restes d’un précédent repas. AAAH le pain. Aujourd’hui il nous paraît être un aliment banal, c’est presque avec automatisme qu’on va chercher sa baguette à la boulangerie plusieurs fois par semaine. Mais à cette époque, le pain et le lait sont des aliments essentiels, on ne les gaspille pas, qu’importe le niveau de richesse ! Alors la tendance #antigaspi qui devient de plus en plus populaire ne date en fait pas d’hier ! D’ailleurs on parle souvent « d’astuces de grands-mères » pour utiliser les restes de nourriture, car il n’y a encore pas si longtemps on avait globalement un rapport plus réfléchi aux aliments et il était hors de question de gaspiller. Aujourd’hui, parce qu’accéder à toute sorte de nourriture est devenue facile et que le rythme de vie plus dense empêche parfois de cuisiner, il n’est pas rare de jeter un reste de pain rassis ou une pomme flétrie et tapée dont on ne sait pas quoi faire…

🧠 Alors prenons exemple sur cette femme du 17ème siècle qui, plongée dans ses pensées, a devancé le #zérodéchet en faisant preuve de créativité pour accommoder du pain et du lait !
Il y a plein de manières d’utiliser du pain rassis : pudding, pain perdu, pastizzu (un gâteau Corse), on peut aussi en faire de la chapelure… C’est parti, à vos tabliers !